O Fanstama

João Pedro Rodrigues, Portugal, 2001, 87 min

Lisbonne, la nuit. Sergio, jeune éboueur, en quête de partenaires sexuels, se voit repoussé par un jeune homme qui l’attire…

Fantôme, fantasmes… ou comment filmer le désir brut, dans une Lisbonne transformée en no man’s land. Par son abstraction mêlée de crudité, le premier film remarqué de João Pedro Rodrigues échappe aux conventions, tout en délivrant une superbe leçon de cinéma

Mercredi 3 avril à 20h

Critiques 

Ce qui est très difficile de faire passer à propos d’O Fantasma, c’est l’idée qu’il se trouve être un 

chef-d’œuvre sur deux plans à la fois : celui du cinéma et celui de la culture gay. Le problème que 

pose le film à la critique est en ce sens redoutable, puisque l’homosexualité manifeste d’O Fan-

tasma est susceptible de faire écran, si l’on ose dire, masquant ce qui pourtant crève les yeux : il 

y a là un pur bloc de cinéma et il est magnifique. 

Dissipons tout d’abord un mal-entendu : en portugais, fantasma signifie en premier « fantôme » 

et en second « fantasme ». Les deux sens ont, en l’espèce, une telle importance que la traduction 

française, ne pouvant faire l’impasse sur aucun, à choisi de ne pas trancher, et c’est tant mieux 

(...) 

Sergio s’est fabriqué une vie en marge, mutique, joyeuse, obsessionnelle (…) L’éboueur céleste va 

gravir une à une les stations d’un chemin de croix vertical, ascension héroïque et vertigineuse où, 

sur l’horizon, scintillent la boue, le fumier, la merde et l’ordure, en une aveuglante constellation 

(…) 

Sur notre route, nous aurons quant à nous croisé les plus beaux feux de la nuit romantique mo-

derne lorsqu’elle consume le cinéma. O Fantasma a beau être son premier film, João Pedro Ro-

drigues est manifestement un cinéaste érudit. 

Son film vogue sur les mers parallèles d’une histoire secrète du cinéma homosexuel (…)  mais ces 

références s’effacent et se dissolvent dans le propos et le style d’O Fantasma qui atteint parfai-

tement son régime propre, son originalité féconde et sa grâce violente (…) 

Il n’est sans doute pas anodin que ce film provienne du Portugal, sans doute l’une des dernières 

cinématographies du monde qui soit encore vivace, mais qui n’avait jamais produit jusqu’alors de 

film de cet acabit : le cinéma portugais est souvent sublime, il n’est jamais aussi charnel ni fer-

mement sexué. C’est une excellente nouvelle, pour tous les pairs lusitaniens de João Pedro Ro-

drigues : un loup turpide est entré dans leur belle bergerie. 


Olivier Seguret, Libération, 21 mars 2001 

                                                                 

De  João  Pedro  Rodrigues,  auteur  de  O  Fantasma,  on  ignore  à  peu  près  tout.  Il  ne  fait  aucun 

doute pourtant, à la vision de cette première œuvre, qu’on assiste à l’arrivée d’un cinéaste majeur, 

étonnant par sa fermeté d’exécution et son univers déjà très affirmé.  

Sergio, le jeune héros de O Fantasma, est éboueur (…) Presque entièrement nocturne, l’espace 

de O Fantasma est évidé (du jour et de la vie sociale, on ne verra rien), comme si les person-

nages  n’étaient  pas  dans  la  vie,  mais  dans  une  sorte  d’anti-monde  au  revers  du  social  (aucun 

« jeu » de société ici, mais du désir à l’état brut) et de la communauté ( rien que des silhouettes 

solitaires).  

Le Ciné-club de Grenoble Mercredi 3 avril 2024Les déchets ramassés par ces travailleurs nocturnes, c’est un peu la matière dont le jour se débar-

rasse, dont la nuit va organiser le transport, jusqu’à cette sorte d’immense terre-plein où les ca-

mions-poubelles forment des rondes étranges, presque des rondes de drague. Car tout, dans cette 

nuit lisboète, est sujet au désir, la moindre rencontre, le moindre frôlement, chaque scène s’orga-

nisant autour de cet invariant – comme si les ordures, baladées de rues en rue, laissaient à leur 

suite un parfum envoûtant, incitatif, excitant. 

Sergio multiplie les rencontres et les formes d’assouvissement (…) Mais O Fantasma ne s’appr-

oche jamais vraiment d’une esthétique gay ou de l’imagerie SM, il reste toujours un peu à l’écart, 

atteignant une forme intérieure plus secrète et plus trouble. Les récents films étiquetés « cinéma 

gay » étaient en grande partie des œuvres réflexives questionnant l’idée de représentation (…) O 

Fantasma, au contraire, a trait à quelque chose de plus organique, de moins pensé (d’où la raré-

faction de la parole), d’immédiatement pulsionnel. Lorsque, au cours du film, Sergio endosse une 

combinaison de latex, ce n’est pas la représentation SM et érotisée qui nous est donnée à voir, 

mais une transformation, le passage d’un corps humanisé (quoique, dès le début, Sergio hésite 

entre l’homme et le chien) à un état plus incertain, dont la peau de latex évoque davantage la ca-

rapace d’un insecte, sorte de cafard gracile plus sexuel qu’érotique. João Pedro Rodrigues est ainsi 

plus proche de Cronenberg que de Burton (Batman, le défi) ou Assayas (Irma Vep) (...) 

Sergio, après avoir rôdé dans la nuit, se confond avec celle-ci en se parant de noir, devient la nuit 

elle-même, comme s’il incarnait soudainement ce quelle contenait de pulsions cachées, corps mu-

tant débordant de désir plutôt qu’objet de fantasme. Le cinéaste insiste sur les sons produits par 

le frottement du latex, et souligne que ce n’est pas une simple image érotique, mais bien une pro-

duction  de  matière,  organique,  vivante  :  ainsi  O  Fantasma  passe  de  l’érotique  au  sexuel,  de 

l’image à la matière et du regard au toucher (...)                                                                                      

A la fin, mu par les seules pulsions dans un espace à la fois mental et archaïque, abstrait tout en 

étant terreau, humus, matière en décomposition, Sergio (ou plutôt l’étrange bestiole qu’il est de-

venu) revient à un état originel, sans but ni pensée, suivant le chemin des déchets qu’il n’avait fait 

qu’accompagner, dernier morceau de nuit perdu dans le petit jour, disparaissant de l’image avant 

(sans doute) de renaître ailleurs. 

  

Jean-Sébastien Chauvin, Cahiers du Cinéma n°555, mars 2001

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